Collectivité européenne d’Alsace : pas de bilinguisme sans histoire.

Eric Ettwiller, président d’Unsri Gschìcht écrit à Frédéric Bierry,

président de la Collectivité européenne d’Alsace.

Lettre du lundi 4 janvier 2021.

Monsieur le président,
J’ai l’honneur de vous adresser toutes les félicitations d’Unsri Gschicht pour votre élection à la présidence de la Collectivité européenne d’Alsace.

Parmi les attributions de notre nouvelle collectivité figure la politique de renforcement du bilinguisme dont vous ne manquez jamais de souligner l’impérieuse nécessité pour notre région.

Vous avez d’autant plus raison d’insister que notre bilinguisme est gravement menacé par la déliquescence de notre langue régionale. En effet, nous faisons tous le terrible constat de la disparition de l’allemand dialectal au sein des plus jeunes générations, qui maîtrisent également de moins en moins l’allemand standard, aussi appelé Hochdeutsch. Cet affaiblissement de l’allemand s’est amplifié au cours des trois dernières décennies, alors même que naissait et se développait un enseignement primaire et secondaire bilingue français-allemand du nord au sud de l’Alsace. Comment expliquer ce paradoxe ?

Pour Unsri Gschìcht, l’explication se trouve dans la falsification de l’histoire de l’Alsace par un ensemble d’acteurs – Université, Education nationale, associations patriotiques, presse régionale – depuis 1918. L’objectif de cette politique délibérée et assumée est de nier le caractère germanique de notre culture.

Sur le plan linguistique – qui est l’aspect le plus fondamental –, l’entreprise de falsification consiste à séparer les différents dialectes allemands (haut alémanique, bas alémanique, francique rhénan lorrain, francique rhénan palatin) parlés en Alsace de l’allemand standard pour faire apparaître ce dernier comme une langue étrangère à l’Alsace. Le point culminant de cette entreprise de déconstruction est l’appellation de « langue du voisin » donnée … à notre langue régionale !

Il se retrouve aussi dans le refus de l’Office pour la langue et la culture d’Alsace (Olca) de considérer le Hochdeutsch comme une composante essentielle de notre patrimoine linguistique : alors que les Alsaciens des siècles passés ont toujours écrit en allemand standard et cela indépendamment de la domination politique française ou allemande, l’Olca est à ce point déconnecté de notre histoire qu’il se sent obligé de publier son rapport annuel d’activité dans une version dialectale, alors que le dialecte a toujours été réservé à la littérature et notamment à la poésie. On s’enferme ainsi dans le grotesque… et on se coupe du reste de l’espace germanophone, dont l’allemand standard est la langue de communication !

Qu’on ne s’étonne pas, dans ce contexte, de la publication complice par le journal L’Alsace, le 2 décembre dernier, d’un courrier des lecteurs s’indignant de la diffusion de « chants allemands » sur nos marchés de Noël ! Pour la presse quotidienne régionale, encore majoritairement germanophone il y a quelques décennies, l’allemand standard n’a plus rien à faire en Alsace : les misérables petits coins de page encore accordés à notre langue régionale le sont à sa version dialectale, pour des réflexions qui doivent confirmer, par leur caractère superficiel et humoristique, le prétendu manque de profondeur de l’ « alsacien ».

Sur le plan proprement historique, le récit officiel sur les siècles passés est directement tiré du roman national français, qui pourrait se résumer ainsi : l’Alsace est française parce qu’elle est originellement gauloise et tous ses aspects germaniques sont les traces d’un mauvais vernis appliqué lors de différentes invasions allemandes depuis le Moyen Age. L’Allemand annexe et occupe, le Français réunit et libère.

C’est l’histoire racontée par l’Education nationale. Exit les racines alémaniques de l’Alsace ! Exit le temps où Frédéric Barberousse avait fait de l’Alsace le centre du Saint-Empire romain germanique ! C’est la généalogie des capétiens qu’on fait apprendre aux petits Alsaciens. On les fait rêver devant la Galerie des Glaces de Louis XIV en oubliant de leur dire que le « rattachement » de l’Alsace à la France par le Roi Soleil s’est fait par le feu et le sang. On leur fait croire, au contraire, grâce à un obélisque érigé en 1932 à Turckheim par l’extrême-droite nationaliste, que le vicomte de Turenne, par sa victoire de 1675, est venu « libérer » leur région… alors que la ville de Turckheim, qui avait refusé son aide au maréchal français, fera les frais de la violence de ses soudards.

Autre monument, même mensonge : le 11 novembre, devant le monument aux morts de chaque commune d’Alsace, les enfants des écoles, encadrés par le Souvenir français ou une autre association patriotique, rendent hommage aux Poilus… qui ont tiré sur leurs ancêtres pendant la Première Guerre mondiale ! Ici encore, on inculque dès le plus âge le mensonge de la « libération » de l’Alsace du « joug allemand ». Que les soldats alsaciens de la Première Guerre mondiale étaient des Feldgrauen, autrement dit les Boches honnis des lettres de Poilus qu’on leur fait lire, cela leur reste, bien évidemment, caché. Au « mieux » leur expliquera-t-on que les Alsaciens de 1914 furent « obligés » de combattre sous l’uniforme allemand. La confusion avec l’incorporation de force de la Seconde Guerre mondiale est savamment entretenue. Toute l’histoire de l’Alsace ne semble être qu’une longue répétition dans l’attente de la scène finale, l’ultime combat contre l’Allemand réduit au rang de nazi.

L’Education nationale ne porte pas seule la responsabilité de cette situation. Ce discours, c’est celui du caricaturiste germanophobe Hansi, dont l’œuvre, qui glorifie une Alsace purement folklorique, purifiée de toute composante germanique, est mise plus à l’honneur que jamais. Ce discours, c’est aussi celui du Mémorial d’Alsace-Moselle à Schirmeck, qui réduit notre histoire à la Seconde Guerre mondiale – comme si on résumait l’histoire de France à Vichy et au Vel d’Hiv ! – et fait passer les défenseurs de la langue allemande pour des collabos nazis.

Qui, monsieur le président, peut avoir envie d’apprendre l’allemand, quand Hansi le présente comme l’idiome barbare d’envahisseurs aussi mesquins que stupides ? Qui peut avoir envie d’apprendre l’allemand, quand le Mémorial d’Alsace-Moselle associe notre culture germanique multiséculaire à la « germanisation » par Hitler, qu’on entend vociférer à grands renforts de haut-parleurs ? Quelle commune sera assez courageuse pour adopter des noms de rue en allemand, quand le Mémorial d’Alsace-Moselle associe une telle démarche à la politique du Gauleiter Wagner ? Rappelons ici qu’à Strasbourg, il y avait des plaques de rue en allemand – standard ! – jusqu’à leur enlèvement dans les années… 1850 ! Le Hochdeutsch, une langue imposée en Alsace par Bismarck puis par les nazis ? La mauvaise blague !

Le problème, c’est que le peuple alsacien, soumis depuis des décennies à ce discours quasi exclusif, a fini par croire profondément à toutes ces élucubrations aux motivations politiques évidentes… jusqu’à avoir honte de son propre drapeau, le Rot un Wiss. Pour « réhabiliter » ce dernier, une sénatrice bas-rhinoise a proposé récemment de l’associer au blason, pour atténuer sa « charge historique allemande » (L’Ami Hebdo, 20.12.2020) !

Aussi, compte tenu de la connotation négative du terme « allemand », compris comme fondamentalement étranger et source de menace, comment, monsieur le président, comptez-vous intéresser les jeunes Alsaciens à leur langue régionale et renforcer le bilinguisme ? Par quel tour de magie, ce qui ne fonctionne pas depuis trois décennies fonctionnerait-il désormais, alors que le peuple alsacien est laissé dans une ignorance crasse de sa propre histoire, que l’Education nationale regarde l’immersion comme une menace de « séparatisme », que les légitimes revendications des défenseurs de l’allemand sont considérées comme un « repli sur soi » passéiste voire raciste, qu’il est question de remplacer nos couleurs historiques par un logo hors-sol, inventé par une agence parisienne et appartenant au Grand Est ?

Il est à craindre que, dans ce contexte, la renaissance du bilinguisme ne pourra s’effectuer par la seule grâce de la Collectivité européenne d’Alsace. Tant que des discours pseudo-historiens présenteront l’Allemand comme le méchant et le Français comme le gentil, sur le schéma des vieux westerns ; tant que l’histoire de l’Alsace sera ignorée et que les noms de ses grands hommes resteront dans l’oubli ; tant que nous n’oserons pas revendiquer fièrement notre culture germanique – au lieu d’employer le terme « rhénan » ; tant que le Mémorial d’Alsace-Moselle assènera que notre double culture a été le ferment d’un « destin tragique » ; tant que sera entretenu un antibochisme ordinaire, aucun renforcement de l’offre scolaire bilingue, fusse-t-elle existante dans chaque collège, ni aucun jeu pédagogique, fusse-t-il d’une créativité inouïe, n’inversera la tendance au déclin linguistique… jusqu’à la perte définitive de notre identité !

Unsri Gschìcht estime nécessaire, monsieur le président, d’engager un changement de paradigme dans la politique du bilinguisme en Alsace. Seule une révolution « qualitative » permettra de lui redonner du souffle. Un changement radical de discours, fondé sur la reconnaissance du caractère germanique de notre culture et désignant l’allemand comme notre langue régionale – et non celle du voisin –, apparaît comme l’indispensable préalable pour refaire de l’Alsace une région authentiquement bilingue, sans quoi nous serons condamnés à un bilinguisme de façade, le bilinguisme des « 300 mots ».

Ce nouveau discours – qui doit être affirmé fièrement par la Collectivité européenne d’Alsace – ne pourra se nourrir que de l’histoire. Une histoire de l’Alsace dégagée de tout nationalisme et de tout parti-pris idéologique, une histoire qui mette fin à la confusion volontairement entretenue entre culture germanique, nationalité allemande et… régime nazi. En un mot, il faut que notre culture germanique redevienne un motif de fierté et de revendication, dégagée de toute suspicion de déloyauté politique ou de racisme déguisé.

Si, comme nous l’espérons vivement, vous convenez de l’absolue nécessité de mettre notre histoire au cœur de votre politique en faveur du bilinguisme, nous serions heureux, monsieur le président, de vous accompagner dans cette voie.

Nous serions particulièrement honorés de vous rencontrer, selon votre convenance, pour dégager, avec vous, les grandes lignes d’un travail en commun entre Unsri Gschìcht et la Collectivité européenne d’Alsace.

Avec nos meilleurs vœux pour une belle et fructueuse année, je vous prie de croire, monsieur le président, en l’assurance de mon profond respect.

Dr Eric Ettwiller, président Unsri Gschìcht