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1.Les XII Articles de Memmingen.
Feuille volante imprimée en mars 1925

2. Porte-drapeau du Bundschuh.
Feuille volante de 1524-1525

3. Le massacre des Rustauds à Saverne
Seule image contemporaine du Bauernkrieg. Gravure sur bois extraite de « La triomphante victoire » de Nicolas Volcyr (1526).

Heb’di n°116 – avril 2020

Avril-mai 1525 :

La guerre révolutionnaire des paysans d’Alsace

Par Michel Krempper, historien, membre du conseil scientifique

L’épisode fut bref : un mois à peine sépare son déclenchement le lundi de Pâques 1525 et le moment où le chef des révolutionnaires, Erasmus Gerber, est pendu à un saule aux portes de Saverne. Pourtant l’événement est considérable. Sans doute celui qui, de toute son histoire, a le plus contribué à la difficile unification du peuple alsacien. S’il est ignoré de l’historiographie française qui ne connaît que les jacqueries des XIVe-XVe siècles, c’est que, pour quelques 150 années encore, l’Alsace va relever du Saint-Empire romain germanique.

UN MOUVEMENT SOCIAL A L’ECHELLE DU SUD ET DU CENTRE DE L’ALSACE

La guerre qui commence en 1524 en Franconie, en Thuringe et dans le Sud de la Forêt-Noire est une vraie guerre civile menée par les paysans allemands. Une guerre révolutionnaire passée dans l’histoire sous le nom de Bauernkrieg. Aux manifestations spontanées des débuts succèdent rapidement des groupes organisés qui parcourent leur région, s’emparent de villes et châteaux et menacent les cités les plus importantes. On voit alors des chassés-croisés, qui montrent que les paysans, ses principaux acteurs sont, en définitive, les maîtres du terrain, malgré les efforts des princes et des seigneurs les plus puissants.

A la fin de l’hiver 1524-1525, la Haute-Souabe, du piémont des Alpes au lac de Constance forme le « sanctuaire » de cette révolution au nom de l’Evangile qui se dote d’un « manifeste des XII articles », rédigé à Memmingen et aussitôt imprimé par milliers (image 1). L’insurrection fait tache d’huile, vers le nord jusqu’à la hauteur de Francfort, vers l’est jusqu’aux bassins miniers des monts métallifères de Bohême, vers l’ouest jusqu’à Trèves sur la Moselle et même au-delà de la frontière linguistique des Vosges et du Jura ; au Sud enfin, les deux versants des Alpes tyroliennes adhèrent à un projet de république montagnarde « à la suisse ».

Le soulèvement de l’Alsace et du Pays de Bade marque le paroxysme de l’insurrection. Il survient entre le 16 avril et le 20 mai 1525 en se prolongeant dans le Sundgau jusqu’à l’automne. Avec un bilan généralement estimé à 20 000 tués, les combats qui vont se dérouler entre Rhin et Vosges, principalement à Lupstein, Saverne et Scherwiller, figurent parmi les plus sanglants de la répression féodale. La marée révolutionnaire qui a déferlé sur l’Alsace jusqu’à la submerger se disloque durant l’été 1525 dans les procès et les condamnations, à l’exception du Sundgau où une vague localisée refait surface à l’automne, également réprimée. Le dernier acte de la guerre civile se place au printemps 1526 lors de la dernière tentative des républicains tyroliens ainsi que dans la principauté de Salzbourg.

QUATRE BUNDSCHE PRECURSEURS

Dans ce conflit, Bundschuher, plus rarement Bundschuhluten c’est-à-dire les gens du Bundschuh, va devenir le surnom emblématique des insurgés. Depuis les premiers mouvements de 1493, le Bundschuh, littéralement le « soulier à lacet », est l’emblème des contestations apparues dans les campagnes. C’est un marqueur social éloquent, qui distingue son porteur de celui de la botte seigneuriale. A l’instar du qualificatif de « sans-culottes », son nom désigne les sans-grades. La langue allemande en fait un substantif en ajoutant à l’accessoire vestimentaire un suffixe généralement usité pour qualifier une appartenance spatiale, comme dans Elsässer formé à partir d’Elsaβ. En même temps, la racine Bund fait sens à elle toute seule : ne la retrouve-t-on pas dans ces coalitions multiformes nées au sein du monde germanique à la fin de Moyen Âge, depuis la Suisse jusqu’à la Hanse en passant par le Zehnstädtebund alsacien ? (image 2)

En fait, c’est dans le dernier quart du XVe siècle que l’Allemagne tout entière devient le théâtre de luttes sociales, tant paysannes que citadines. Pour sa part, l’Alsace connaîtra quatre soulèvements et complots avant la révolution de 1525. Des expériences accumulées qui déboucheront sur la grande guerre de 1525.

En 1474, devant des foules considérables (jusqu’à 50 000 personnes), un jeune berger de Franconie, Hans Bœheim, le « joueur de flûte de Niklashausen », prêche l’égalité biblique et la fin des redevances et corvées. Parmi ses auditeurs, des citadins et des paysans accourus depuis le Nord de l’Alsace. Lorsque le jeune prédicateur est arrêté, puis exécuté, ce mouvement précurseur est disloqué.

Une vingtaine d’années plus tard, l’Allemagne connaît la première conjuration d’importance, le « Bundschuh de Sélestat ». Dirigée par Hans Ullmann, ancien bourgmestre de la ville, il rassemble en 1493 plus de 200 paysans et citadins. Le 23 mars, 36 d’entre eux – venus d’une dizaine de localités- se réunissent nuitamment dans les épaisses forêts de l’Ungersberg. Les conjurés se donnent un programme antiféodal, antireligieux et antijuif. Ils adoptent le soulier à lacets des paysans comme emblème. Mais le Magistrat de Sélestat découvre le complot. Il alerte les autorités de Strasbourg, Bâle et Fribourg, la chancellerie épiscopale et le gouvernement autrichien d’Ensisheim. Certains conjurés sont arrêtés sur le territoire de Bâle et exécutés. Parmi eux Hans Ullmann. Son cadavre est livré à la ville de Colmar qui le fait écarteler pour en accrocher les morceaux aux quatre portes de la ville.

En 1502, une nouvelle conjuration du Bundschuh est découverte près de Spire. Elle rassemble des paysans et des citadins de toute la vallée du Rhin. Son programme est plus radical que celle de Sélestat. Dirigés par Joss Fritz, les comploteurs entendent liquider le féodalisme laïc et ecclésiastique. Mais le complot est dénoncé par un prêtre qui a recueilli la confession de l’un des conjurés. Son instigateur réussit à s’échapper. En 1512, il s’établit à Lehen près de Fribourg-en-Brisgau. Joss Fritz tisse patiemment les fils d’un nouveau soulèvement s’étendant de la Forêt-Noire à l’Alsace. Les conjurés sont organisés en petits groupes, des courriers assurent les liaisons à l’aide des corporations de mendiants. Le programme de ce troisième Bundschuh réunit les revendications paysannes et citadines, ébauche une réforme de l’Empire germanique et exige que l’Eglise romaine se limite à son rôle spirituel. Les Bundschuher projettent de conquérir, à l’automne 1513, Fribourg au pays de Bade et Saverne en Alsace (déjà !). Mais, pour la troisième fois, la conjuration est éventée. Le conseil de Fribourg appelle ses bourgeois sous les armes, la Régence autrichienne d’Ensisheim et les villes alsaciennes sont alertées. Les dirigeants du soulèvement s’enfuient et cherchent refuge en Suisse. Certains sont cependant pris et décapités à la hache et pour finir le bourreau envoie la facture à la ville de Fribourg : 14 livres, 11 schillings et 6 pfennigs. La répression en Bade et en Alsace est brutale : à Fribourg les prisonniers sont écartelés ou décapités. Le gouvernement d’Ensisheim et la bourgeoisie dirigeante des villes alsaciennes sévissent avec la même brutalité.

En 1517, l’Alsace est le cadre du dernier Bundschuh avant le soulèvement de 1525. Une répétition générale en quelque sorte. L’organisateur en est, une fois encore, Joss Fritz qui renoue les fils de la conspiration dans le pays de Bade et en Alsace. Les conjurés jouissant de sympathies dans 70 villages entre Sélestat et Saverne, fixent la date du soulèvement en septembre. Ils projettent cette fois de conquérir Wissembourg, Haguenau et Rosheim avant d’étendre le soulèvement à tout le Rhin supérieur. Leur intention est d’éliminer la bourgeoisie riche des Conseils des villes ; à la campagne, ils entendent supprimer le pouvoir de la noblesse et du clergé. Ils comptent renouveler l’Empire avec l’empereur. Mais une fois encore, à la suite de la confession d’un conjuré, c’est l’échec avec de très nombreuses arrestations. Toutefois, les revendications ne s’éteignent pas pour autant. Elles vont même prendre un caractère toujours plus insurrectionnel : la paysannerie ne se réclame plus seulement du « vieux droit », mais de « la Justice divine ». Ainsi le terrain se trouvera préparé pour la Guerre révolutionnaire des paysans de 1525.

1525 : L’ALSACE TOUTE ENTIERE, Y COMPRIS SES MARGES, GAGNEE PAR L’INSURRECTION

A partir du dimanche de Pâques 1525, le 16 avril, l’ensemble de l’Alsace va s’embraser en moins d’une semaine. Alors que le lundi 17 avril a été le jour fixé pour le soulèvement général, 5000 paysans armés, sont déjà rassemblés à Altorf dans un couvent pris et occupé. Erasmus Gerber a été porté à leur tête et est entouré de quatre lieutenants. Fort de l’appui massif des paysans, et au nom des « régents de toute l’assemblée des frères chrétiens et de la communauté ayant fixé actuellement son siège à Altorf », Gerber en appelle par courrier au soutien du « Conseil de la puissante ville libre de Strasbourg et à celui des prédicateurs » qui sont à la tête de l’Eglise municipale réformée.

Ce même lundi de Pâques, les paysans du Nord de l’Alsace se soulèvent, à l’instar des conjurés de la région de Molsheim. Le mardi 18, ils occupent le couvent de Neubourg, aux portes de Haguenau. Bientôt ils sont près de 8000, venus du pays de Bitche, du pays de Hanau, des villages impériaux autour de Haguenau, ainsi que des villages bordant le Rhin.

Dans les autres régions d’Alsace, la situation évolue pareillement. Entre le 16 avril et le dimanche 23, se constituent en Moyenne-Alsace, dans la région de Barr-Sélestat-Colmar, quatre troupes paysannes. La plus importante est celle d’Ebersmunster du nom d’une abbaye proche de Sélestat. On y trouve des viticulteurs de la région d’Epfig et de Dambach, deux petites villes ralliées au mouvement, ainsi que des paysans des villages du Ried depuis Rhinau jusqu’aux environs de Colmar. Ce Haufen est en liaison avec l’opposition citadine de Sélestat. Une deuxième troupe se forme le dimanche de Pâques dans la région de Barr où plusieurs centaines de paysans occupent le couvent de Truttenhausen. Les villageois de cette région entendent gagner Obernai à leur cause. A Itterswiller, se constitue une troisième troupe qui s’installe dans un couvent à proximité du village. La quatrième troupe, la plus faible, est celle de Buxhof, du nom d’une dépendance du couvent de Pairis, située dans le vignoble haut-rhinois entre Mittelwihr et Riquewihr.

Dans le même temps, à l’extrême-Nord de l’Alsace, autour de la ville impériale de Wissembourg, se constitue le Haufen de Cleebourg. Il rassemble essentiellement des viticulteurs, sujets de la puissante abbaye dominicaine de Wissembourg, du comte de Deux-Ponts, du prince-électeur palatin, de l’évêque de Trêves et du comte de Bitche. Elle est rejointe par la troupe du couvent de Sturzelbronn, sur la route de Bitche. On appelle celle-ci Beschorener Haufen, troupe des Tondus. On retrouvera ces « tondus » à l’autre bout de la Lorraine, à Dabo, où ils entraînent dans la révolte les sujets du comte de Linange-Dabo. La troupe de Cleebourg s’attaque au château de Saint-Rémy, forteresse de l’abbé dominicain. Elle occupera encore divers châteaux, dont celui de Lindenbronn, appartenant au comte de Linange, et celui de Rodern, propriété du comte de Fleckenstein.

Au Sud de l’Alsace, c’est au tour du Sundgau de rejoindre le soulèvement : dans les collines jurassiques du triangle Mulhouse–Belfort-Bâle, l’insurrection débute après les fêtes de Pâques, « lorsque commence le temps des fêtes paroissiales », dit la Chronique des dominicains de Guebwiller. La troupe des Sundgauviens est la plus éloignée du centre paysan d’Altorf et, pourtant, on signale à plusieurs reprises la présence de ses délégués auprès d’Erasmus Gerber à Dorlisheim-Molsheim. Elle participe donc pleinement au mouvement général. Ce Haufen entretient aussi d’étroites relations avec les paysans du Sud de la Forêt-Noire dont le soulèvement a débuté en juin 1524 et surtout avec ceux de Suisse. Le soulèvement du Sundgau commence à Eschentzwiller où des paysans répondent à l’appel à la révolte lancé par Mathis Nithart, leur Schultheiss. Ils se rendent à Helfrantzkirch chez le curé Hans Berner, un soutien de la cause paysanne qui rassemble autour de lui une centaine de partisans. Rapidement des envoyés se rendent dans les autres villages où se forment de nouveaux groupes. En l’espace de quelques jours la plus grande partie du Sundgau est aux mains des révolutionnaires et constitue un Haufen de 5 000 paysans qui va s’augmenter de 3 000 mercenaires suisses.

Le mouvement s’étend enfin jusqu’à la Trouée de Belfort et la vallée du Doubs, terres romanophones mais faisant partie intégrante du Saint Empire. En prolongement du soulèvement sundgauvien, le comté de Moempelgard/Montbéliard se soulève dès avril. Une troupe se constitue à Ellikort/Héricourt. Des éléments paysans de Rosenmatt/Rougemont et Münsterol/Montreux près de Belfort renforcent le Haufen sundgauvien tandis que la ville de Belfort elle-même ouvre ses portes aux insurgés.

LES ETATS GENERAUX DE LA PAYSANNERIE ALSACIENNE…

Fin avril, le succès est là, considérable. Nulle part ailleurs dans le Saint Empire germanique, la victoire de la paysannerie n’a été aussi ample. Dans son extension la plus large, elle réunit la Sarre et le Jura, la vallée du Doubs et la Forêt-Noire. Deux cent cinquante kilomètres en diagonale ! Un espace dont le cœur est l’Alsace et où la révolution du Bundschuh lève 100 000 hommes dont les effectifs sont répartis selon une liste appelée matricule et dont la mobilisation s’effectue par roulement, en principe par tiers. Le mouvement dispose de son manifeste, les XII Articles, de son emblème, le Bundschuh. Lui reste à en assurer la coordination opérationnelle. C’est l’objet du Convent (ou congrès) de Molsheim, parfois désigné du nom anachronique d’Etats généraux de la paysannerie alsacienne qui se tient du 4 au 11 mai 1525. A son issue, Erasmus Geber est confirmé comme Obriste Houplute, capitaine-général. Un état-major et un comité central sont désignés et une Feldordnung, (c’est-à-dire un règlement de campagne), adoptée.

… IMMEDIATEMENT SUIVIS D’UN RETOURNEMENT DE SITUATION A LA MI-MAI 1525

Et pourtant, en cinq jours, entre le 15 et le 20 mai, la situation va brutalement se renverser. Au Nord du Landgraben, les Bundschuher vont essuyer de graves défaites à Saverne, Lupstein, Scherwiller qui marquent un tournant dans le conflit. Appelé à la rescousse par la noblesse et le haut-clergé alsaciens, le duc Antoine de Lorraine est à l’origine de ce retournement : champion du catholicisme, fermé à toute remise en cause de l’ordre féodal, le duc met en place une expédition militaire dès la fin avril pour mater l’insurrection dans ses États lorrains d’abord, puis en Alsace où il a des intérêts à Saint-Hippolyte. Les troupes ducales, pour l’essentiel des mercenaires de toutes les origines, rendus disponibles par la fin de la guerre d’Italie, sont ralliées par les forces de plusieurs autres princes des régions limitrophes qui lui en confient le commandement général. Les 16 et 17 mai, l’armée du « bon duc Antoine » tue environ 20 000 insurgés à Lupstein, Saverne et Neuwiller (image 3). Le 20 mai, la bataille de Scherwiller fait plus de 4 000 morts parmi les paysans. Le 24 mai, le duc de Lorraine abandonne le combat après ces victoires décisives, et ramène ses troupes à Nancy où un accueil triomphal leur est réservé.

Ce n’est guère que dans le Sud de l’Alsace où, sous la direction de Heinrich Wetzel, Oberhauptmann vum Sundgauershaufen, la lutte révolutionnaire va se poursuivre au-delà de l’été. Une prolongation du conflit marquée par des brillants succès en mai, avec le ralliement des villes du piémont vosgien, puis par la trêve estivale et les négociations avec les féodaux à Bâle, enfin par la reprise des combats en septembre, l’échec final des Bundschuher, leur dispersion et, pour terminer, une répression encore plus féroce qu’en Basse-Alsace.

Et pourtant, malgré ces graves revers, la guerre des Paysans d’Alsace ne fut pas une séquence sans lendemain. C’est du moins l’avis d’historiens de référence aussi différents que le marxiste Gautier Heumann ou l’universitaire strasbourgeois Georges Bischoff pour qui les événements de 1525 vont donner aux campagnes alsaciennes un visage qu’elles garderont jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. A long terme, les perdants du Bürekrieg sont bien la noblesse et le haut-clergé.

En savoir plus :

• Georges Bischoff. La guerre des Paysans, l’Alsace et la révolution du Bundschuh 1493-1525. Strasbourg, La Nuée Bleue, 2010, 492 p.
Gautier Heumann. La Guerre des paysans d’Alsace et de Moselle (avril-mai 1525). Paris, Ed. Sociales, 1976, 254 p.
Michel Krempper. Erasmus Gerber, Capitaine-général du Bundschuh de 1525. In Widerstand, Treize Alsaciens qui ont dit Non ! Fouesnant, éd. Yoran Embanner, 2017, pp.15-75.
Michel Krempper. Mathis Nithart et la guerre des Paysans 1525. Préface de Jean-Paul Sorg, Mulhousienne d’Édition/ Milhüser Verlag, 2020, 278 p.

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