Tous les mois, retrouvez l’éphéméride Unsri Gschìcht dans le magazine HEB’DI

Heb’di n°112 – décembre 2019

Noël en Alsace

Par Moritz Gerber et Eric Mutschler 

En quelques décennies, le Noël alsacien va devenir un produit de consommation, engloutissant au passage notre culture, nos traditions et notre âme. Mais la résistance s’organise, en même temps qu’elle s’inscrit dans les grands enjeux de notre temps.

DES TRADITIONS GERMANIQUES

Le Noël alsacien plonge ses racines dans la tradition germanique.

La présence du sapin dans les Stuben (belles chambres) est relevée pour la première fois en 1521 à Schlettstadt (Sélestat), déduite d’un document relatif au paiement des gardes forestiers. Il était alors suspendu au plafond et décoré de pommes. Une pratique qui sera diffusée en France par les « Optants » après la guerre de 1870.

Dans les familles alsaciennes, c’est le doux et blanc Christkindel (enfant Jésus) à la voix généralement féminine qui, annoncé par une clochette, vérifie si les enfants méritent leurs cadeaux. Il est accompagné du terrifiant Hans Trapp, qui tire son origine du propriétaire du château de Berwastein, au nord de Wissembourg – Hans von Trotha (1450-1503) – réputé pour sa cruauté. Francisé, il deviendra le père fouettard. Ailleurs, c’est saint Nicolas qui, dès le 6 décembre, distribue les cadeaux. Le Père Noël, porté par la publicité américaine, ne fera progressivement son apparition que dans les années 1970.

Quant à la couronne de l’Avent (Adventkranz), elle nait en 1839 à Hamburg (Hambourg) sous les doigts du théologien et pasteur Johann Heinrich. Elle se répandra rapidement dans tout l’espace culturel germanique, dont fait partie l’Alsace. D’abord dans les églises protestantes puis, durant la première moitié du XXème siècle, sur les marchés et chez les fleuristes avant de se populariser en vieille France.

Les petits gâteaux de Noël, enfin – Wihnachtsbredle, Schwowebredle et autres Berewecke – que l’on savoure durant cette période, accompagnés ou non de Warmer Vinchaudwin (vin chaud) – existent traditionnellement dans toute l’Allemagne.

STILLE NACHT, HEILIGE NACHT …

Les chants, aussi, participent de la magie de Noël. Par un étrange phénomène d’acculturation, les Alsaciens chantent désormais en français leurs vieux chants… allemands !

Ainsi, Douce Nuit, sainte nuit. En réalité, l’une des innombrables traductions de la plus célèbre des chansons de Noël au monde : Stille Nacht, heilige Nacht. C’est lors de la veillée de Noël de 1818 que ses compositeurs – Franz Xaver Gruber, alors instituteur et organiste du village d’Arnsdorfer, en Autriche et Joseph Mohr, curé auxiliaire – l’ont entonnée pour la première fois dans la chapelle sankt Nikola (saint Nicolas) d’Oberdorf bei Salzburg. Depuis 2011, ce chant figure au patrimoine immatériel de l’humanité de l’Unesco.

Il en va de même pour Mon beau sapin ; O Tannenbaum, dans sa version originelle, dont les paroles remontent à 1550 avant d’être « remixée », à Leipzig en 1824, par l’organiste et professeur Ernst Anschütz. Soucieux de propager la langue de Molière en terre de culture germanique, Laurent Delcasso, recteur de l’académie de Strasbourg, en publiera la traduction en 1856…

D’autres chants traditionnels allemands – O du Fröliche ; Ihr Kinderlein, kommet ; Leise rieselt der Schnee ; Kling, Glöckchen, Klingelingeling ; Uns Ist Ein Kindlein Heut’ Geboren ; Es Ist Ein Ros’ Entsprungen… – ont progressivement été bannis d’Alsace au profit du Petit papa Noël créé en 1946 par Tino Rossi qui présente l’avantage d’être 100 % made in France (les Corses apprécieront).

On peut légitimement s’interroger sur l’étonnant tour de passe-passe politico-linguistico-culturel qui a conduit, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le peuple alsacien à abandonner ses chants traditionnels, au point de leur préférer Jingle Bells de l’américain James Pierpont, soit dans la version anglaise publiée à Boston en 1857, soit dans l’adaptation française de Francis Blanche sous le titre Vive le vent en 1946 (on notera la concordance de temps avec le Petit papa Noël…).

Rares sont aujourd’hui les messes de Noël où l’on peut encore profiter de la richesse des chants traditionnels allemands. Sauf parfois la première strophe de Stille Nacht – et une strophe seulement – comme un point d’orgue à notre culture multiséculaire. Un constat qui, à lui seul, mériterait une psychanalyse…

LA CATHEDRALE DE STRASBOURG, LA PLUS BELLE DE FRANCE ?

C’est dans ce contexte qu’une communauté Facebook réunissant près de 240 000 adhérents lançait, il y a quelques semaines, un concours de la plus belle cathédrale de France. Au terme d’un vote réunissant plus de 70 000 internautes, c’est celle de Strasbourg qui fut élue, devant 15 autres édifices. Sauf que le titre du concours contient une erreur grossière, puisque tout au long des 4 siècles que dura son érection, Straßburg était… ville libre du Saint-Empire romain germanique.

A la pointe de sa flèche sont attachés les noms de ses plus célèbres bâtisseurs, comme Erwin von Steinbach (Straßburg, 1244 – 1318) ou Johannes Hültz (Köln, 1390 – Straßburg, 1449) mais aussi des grands prédicateurs comme Johann Geiler.

En 1792, la folie révolutionnaire, fondatrice de la nation française, a bien failli faire abattre la flèche : elle parviendra quand même à détruire 239 statues et 13 vitraux. Dans une niche vide, la Restauration (1814-1830) viendra marquer son empreinte en y plaçant une anachronique statue équestre du Roi Soleil, œuvre du sculpteur français Jean Vallastre.

Le sauveur de la flèche qui menace de s’écrouler – l’architecte allemand Johann Knauth (Köln, 1864 – Gengenbach, 1924) – l’Alsace fait alors partie du Reichsland Elsass-Lothringen – qui entreprendra d’énormes travaux de consolidation de la cathédrale à partir de 1906, sera expulsé par les autorités françaises en janvier 1921 (le site oeuvre-notre-dame.org parle pudiquement de… licenciement !). Le souvenir de sa contribution salutaire à la cathédrale ne sera honoré que le… 27 juin 2015, par la pose d’une œuvre particulièrement illisible (fig.8) de Pierre Gaucher, à l’entrée de la Poste, place de la cathédrale.

Pas sûr que les 8,5 millions de touristes qui, chaque année, visitent la cathédrale de Strasbourg, savent qu’ils s’émerveillent devant un chef d’œuvre de l’art allemand en France…

L’ÂME PERDUE DU CHRISTKENDELSMARIK DE STRASBOURG

Ce « marché de l’enfant Jésus » est attesté à Strasbourg depuis le milieu du XVIème siècle. Pour les habitants de vieille France, le marché de Noël est une spécificité alsacienne, alors qu’il s’agit en réalité d’une tradition répandue dans tout l’espace germanique…

Au point que, lorsque seront injustement arrêtés, le 24 décembre 1927, de nombreux responsables autonomistes alsaciens – dont Médard Brogly, Jean Keppi, Eugène Ricklin, Joseph Rossé et Marcel Stürmel – accusés à tort de collaboration avec l’ennemi, les autorités françaises feront part de leur satisfaction de leur avoir « gâché leur Noël boche » !

Dans les années 1980, le Christkindelsmarik – dûment francisé en « marché de Noël » – devient un produit touristique ; la ville de Strasbourg ne s’est-elle pas autoproclamée « Capitale de Noël » en 1992, à grand renfort de publicité ? L’âme de Noël va alors progressivement disparaître au profit d’une marchandisation outrancière tandis que les chants traditionnels allemands seront remplacés par des musiques d’ascenseur… Lorsqu’en 2016, l’arche du Christkindelsmarik de Strasbourg disparait de la place Broglie pour des raisons de sécurité, elle réapparait l’année suivante, encadrée de deux immenses sucres d’orge tellement plus américains…

RENOUER AVEC NOS TRADITIONS

A l’heure où Renaud de Maillard, directeur de « Strasbourg capitale de Noël » explique sans rire, face à la caméra de France 2 au JT du 22 novembre 2019, que « la provenance [des produits vendus sur le marché de Noël], ça nous est égal », de nouveaux marchés – comme celui qui s’est tenu pour la 1ère fois samedi 31 novembre et dimanche 1er décembre 2019 dans le cadre enchanteur du château de Thanvillé (Bas-Rhin) – privilégient production locale en circuit court (et bio pour les produits alimentaires).

Il ne reste plus qu’à remplacer le père Noël par un bon sankt Nikolaus et/ou un Christkindel, Jingel Bells par Stille Nacht, heilige Nacht en (ré)affirmant la tradition germanique pour que nos Christkindelsmarike retrouvent une magie à laquelle ils n’auraient jamais dû sacrifier, tout en s’inscrivant dans une stratégie de transition écologique. Ou comment mener de front la préservation de notre environnement naturel et de notre culture…

Frohe Weihnachten euch allen!