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Heb’di n°112 – novembre 2019

11 novembre 1918 :

pour des commémorations respectueuses de l’histoire

de l’Alsace et de la Moselle

Par le Dr Eric Ettwiller et Eric Mutschler 

Tous les ans, les commémorations organisées le 11 novembre honorent la mémoire des soldats morts pour la France durant la Première Guerre mondiale. Sauf qu’en Alsace et en Moselle, nos soldats sont morts pour l’Allemagne, leur patrie d’alors. Histoire d’un négationnisme à la française…

L’ALSACE-MOSELLE A LA VEILLE DE LA GUERRE

En 1914, l’Alsace-Moselle, appelée alors Alsace-Lorraine, est allemande depuis sa cession par la France en 1871 (traité de Francfort). Bénéficiant du statut de Reichsland, elle est administrée par un gouverneur (Statthalter) représentant l’empereur d’Allemagne et dispose dès 1874 d’une assemblée régionale (Landesausschuss) ; élue au suffrage indirect, cette assemblée de notables exerce très tôt une partie du pouvoir législatif. En 1911, l’empereur Guillaume II octroie à l’Alsace-Lorraine une constitution qui confère à la région une plus large autonomie ; les membres de la chambre basse du nouveau parlement régional (Landtag) sont élus au suffrage universel. Garni d’une croix de Lorraine, le drapeau Rot un Wiss (rouge et blanc), popularisé en Alsace à la fin du XIXe siècle, est adopté comme drapeau du Reichsland Elsass-Lothringen (l’empereur refusera cependant de le reconnaître officiellement).

Le recensement de 1910 fait état d’une Alsace-Moselle germanophone à 87%. Dans la vie courante, on parle surtout les dialectes alémanique et francique, à l’instar de nos voisins badois, palatins ou sarrois. On écrit, on lit et on prie en Hochdeutsch (allemand standard), comme c’était déjà le cas dans l’Alsace française d’avant 1871. Les francophones vivent surtout en Moselle ainsi que dans certains fonds de vallées alsaciennes et quelques communes du Sundgau. Si des liens avec la France existent bien dans l’aristocratie, la bourgeoisie et parfois au sein du peuple, pourvoyeur de bonnes, ils sont sans comparaison avec ceux entretenus avec les Allemands venus des autres provinces de l’empire s’établir en Alsace-Moselle, les Alt-Deutsche.

En 1914, les Alsaciens-Mosellans qui se sentent Français constituent une exception. On est très loin des caricatures de Jean-Jacques Waltz dit Hansi et, plus récemment, du téléfilm « Les Alsaciens ou les Deux Mathilde » du réalisateur Michel Favart !

Dans ce contexte, la mobilisation annoncée le 1er août 1914 s’effectue sans surplus dramatique s’ajoutant à la crainte universelle de la mort. Les hommes mobilisés avaient fait leur service militaire de deux ans dans l’armée allemande, après lequel ils étaient régulièrement sollicités par l’armée dans le cadre de la réserve. Les photographies de l’époque, notamment celles prises dans le cadre privé ou lors de moments de détente, ne laissent aucun doute sur le consentement des Alsaciens-Mosellans à servir leur patrie, l’Allemagne.

LES FELDGRAUEN D’ALSACE-MOSELLE

En 1914, le nombre d’appelés alsaciens-mosellans est de 220 000. Au total, 380 000 ressortissants du Reichsland serviront sous l’uniforme Feldgrau pendant la Première Guerre mondiale. En 1918, 50 000 d’entre eux sont morts, principalement sous les balles françaises et russes et 29 000 sont prisonniers.

On dénombre peu de déserteurs dans les rangs alsaciens : 20 sur 6 000 Alsaciens-Mosellans engagés dans la bataille de Verdun. Les soldats alsaciens-mosellans combattant dans l’armée française représentaient une petite minorité de 20 000 individus, aux parcours divers : expatriés d’avant 1914, authentiques déserteurs, prisonniers de guerre enrôlés dans les camps français.

Au regard des chiffres, les familles tiraillées – avec un fils Feldgrau et un autre poilu – représentent des cas tout à fait exceptionnels. Quant aux frères se faisant face, chacun dans un camp, compte-tenu de l’étendue du front et du nombre de théâtres de combat, cette situation est statistiquement hautement improbable et relève du mythe.

NAISSANCE DU MYTHE DE LA LIBERATION

La période de 1871 à 1914 peut être considérée comme une époque particulièrement florissante – la Belle Epoque – pour l’Alsace-Moselle, tant du point de vue économique (progrès agricoles, poursuite de l’industrialisation, grands travaux…), politique (autonomie croissante, suppression du paragraphe de la dictature hérité de la législation française…) que social (scolarité obligatoire dès 1871, assurances maladie, accident et vieillesse, confort domestique en ville…) et culturel (fondation de l’université de Strasbourg, développement du théâtre alsacien, des loisirs populaires…).

Dans ce contexte, le terme « Libération de l’Alsace-Lorraine » en 1918 est pour le moins inapproprié. Et même grotesque avec une majuscule.

Pour autant, cette mystification de la réalité historique vécue par les Alsaciens-Mosellans va s’ancrer profondément dans l’inconscient collectif français, notamment à travers une sémantique particulièrement violente qui va progressivement se cristalliser après la défaite de 1870. Ainsi les concepts de « provinces perdues » ou, comme on vient de le voir, de « libération » ou encore de « joug boche », etc. Une propagande activement soutenue par des auteurs revanchards tels que Maurice Barrès, jusqu’à devenir le discours officiel relayé par les manuels scolaires.

A NOS MORTS

Le terrain ainsi préparé, tout est en place pour, dès l’armistice de 1918, porter cette mystification à son paroxysme. Après 4 années de souffrance et de privation, il a suffi de glisser des drapeaux bleu-blanc-rouge (dont on se demande bien comment ils sont arrivés si nombreux…) dans les mains des Alsaciens et des Mosellans et d’en parer les rues pour transformer la joie légitime de la paix (et du pain) retrouvée en « délire tricolore ». Il sera de courte durée.

Les autorités françaises se sont d’ailleurs empressées d’organiser ces scènes de liesses populaires sans attendre le retour des Feldgrauen alsaciens et mosellans démobilisés. Et pour cause ! Il ne fallait guère s’attendre à ce que ces soldats, dont les frères et les camarades sont morts sous les balles ennemies lors de combats acharnés, quatre années durant, contre la France – de Verdun à Ypres – manifestent une joie délirante de la victoire française contre leur propre pays, leur propre Heimat ! C’est pourtant, depuis plus de 100 ans, la version de l’historiographie officielle…

Très rapidement va commencer, dans toute la France, l’érection de monuments plus ou moins imposants, selon les moyens des souscripteurs, des communes et des subventions accordées par l’Etat. Les inscriptions sont obligatoirement en français.

En Alsace et en Moselle, la mention « Morts pour la France » – évidemment impossible – est remplacée par la formule « A nos morts », tandis que les prénoms sont francisés. Les Franz, Peter, Karl ou Josef – nés et morts allemands et dont les prénoms se transmettaient souvent de père en fils depuis des générations – sont rebaptisés brutalement François, Pierre, Charles ou Joseph.

Au nom du patriotisme et de ses héros morts pour la France, refusant de reconnaître la spécificité du contexte alsacien-mosellan, l’Etat français impose aux Alsaciens et aux Mosellans une étonnante amnésie. L’histoire régionale, victime de dommages collatéraux, en somme ; pour que vive le grand roman national.

APPEL AUX MAIRES D’ALSACE ET DE MOSELLE

Au nom de la vérité que l’Etat s’obstine à ne pas reconnaître, Unsri Gschìcht invite les 1 634 maires d’Alsace et de Moselle à organiser, le 11 novembre 2019, des commémorations respectueuses de notre histoire.

Informés par méls, les maires ont accès, sur le site www.unsrigschicht.org, à toute une série d’informations – données historiques, éléments constitutifs d’une cérémonie respectueuse, lexique – pour leur permettre d’organiser des cérémonies à la mémoire des Feldgrauen qu’elles sont censées honorer.

Sont notamment proposés un modèle de discours qui rappelle la réalité historique de l’Alsace et de la Moselle, l’énoncé – lorsque la liste n’est pas trop longue – des prénoms dans leur langue originelle, la présence du drapeau Rot un Wiss.

Enfin, le site permet aux maires qui, soit organisent déjà ce genre de cérémonies, soit s’engagent à les organiser de se manifester auprès d’Unsri Gschìcht. Et les alerte sur des erreurs à ne pas commettre. Car non ! Décidément non ! Chanter La Madelon et leur lire des lettres de poilus ne rend pas hommage aux Feldgrauen alsaciens-mosellans !