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Heb’di n°111 – octobre 2019

24 octobre 1648 :

avec la signature des traités de Westphalie,

la France s’immisce en Alsace

Par Moritz Gerber et Eric Mutschler 

Aujourd’hui encore, les manuels scolaires enseignent aux petits Français qu’un beau jour de 1648, il plut à Louis XIV d’annexer l’Alsace et permettre ainsi aux Alsaciens de quitter les ténèbres germaniques pour profiter – enfin ! – de la lumière irradiante du roi Soleil. En 1948, le tricentenaire de cet évènement sera l’occasion d’en remettre une couche…

L’OPPORTUNITE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS

Le 23 mai 1618 au château de Prague, mécontents de la décision de l’archiduc habsbourgeois Ferdinand de Styrie, nouveau roi de Bohême, d’imposer le catholicisme dans tout le royaume, une rencontre entre la délégation de parlementaires protestants et les émissaires royaux tourne mal. La défenestration de Prague – puisque ces derniers volèrent par la fenêtre – constitue le casus belli d’un conflit qui durera 30 ans.

Alors même que, dans son propre royaume, le très catholique Louis XIII (1601-1643) combat les protestants, il s’allie en 1631 au roi – protestant – de Suède Gustave II, venu prêter main forte aux Bohémiens. L’occasion, pour Louis XIII, de contenir les Habsbourg qui, bien qu’eux aussi défenseurs du catholicisme, risquent d’encercler le royaume de France en prenant possession du trône d’Espagne. Mais aussi de satisfaire ses propres ambitions hégémoniques en misant sur la victoire des protestants pour s’accaparer ainsi des possessions habsbourgeoises en limite du royaume de France.

En 1635, l’armée du maréchal Turenne, appuyé par les Suédois, ravage l’Alsace, pille, viole et massacre la population. Si Louis XIII ne verra pas l’achèvement de son rêve – il meurt le 14 mai 1643 – Mazarin, qui succède à Richelieu, poursuit la conquête.

A la fin de la guerre de Trente Ans, l’Alsace est exsangue. Elle a perdu la moitié de sa population, décimée par les massacres, les épidémies et la famine. De nombreux villages ont été incendiés, voire rayés de la carte (comme Hattisheim, près de Geispolsheim  ou Burnkirch, près d’Illfurth).

1648, LE MYTHE DE L’ALSACE FRANCAISE

Après cinq années d’âpres négociations, la paix enfin retrouvée est signée le 24 octobre 1648 mais pour des raisons de susceptibilité et d’incompatibilité religieuse, en deux lieux différents : à Osnabrück entre le Saint-Empire, la Suède et les puissances protestantes d’une part et à Münster entre le Saint-Empire, la France et les autres puissances catholiques d’autre part.

Par le traité de Münster – celui des deux traités de Westphalie qui concerne l’Alsace – seules les possessions des Habsbourg dans la province (pour l’essentiel, le Sundgau) deviennent la propriété personnelle du jeune Louis XIV. Le roi hérite également des fonctions de préfet d’Haguenau.

L’Alsace est donc très loin de devenir française en 1648, comme tentent de le faire croire les manuels scolaires ! Tout au plus le roi de France y met-il un pied. Mais soucieux d’étendre sa puissance, Louis XIV ne se gênera pas de confisquer des domaines  et des châteaux pour les offrir à ses courtisans.

En 1681, Louis XIV obtient, par la force, la reddition de la ville libre de Strasbourg ; Vauban fera ériger des forteresses pour transformer l’Alsace en glacis militaire.

A l’ouest, l’Alsace demeure toutefois séparée du reste du royaume de France par le duché de Lorraine, relevant du Saint-Empire. En récupérant ce duché en 1766, Louis XV pourra créer une continuité territoriale jusqu’au Rhin.

Mulhouse, enfin, ne sera rattaché à la France qu’en 1798.

Jusqu’à la Révolution française, la frontière douanière demeurera sur la crête des Vosges : l’Alsace aura de ce point de vue le statut de « province regardée comme pays étranger ».

LA MASCARDE DU CENTENAIRE DU RATTACHEMENT

Qu’à cela ne tienne ! Le roman national n’a que faire de la réalité historique et, sans craindre une mascarade républicaine à la gloire de la royauté, s’empresse d’inventer pour l’Alsace une histoire mensongère.

L’année 1948 sera en effet toute entière consacrée aux cérémonies pompeuses du tricentenaire du « rattachement » (c’est le terme officiel) de l’Alsace à la France. Exit les massacres, les larmes et les protestations. Exit donc, la vérité historique. Il faut absolument, à coup de défilés, ancrer dans la tête des Alsaciens – et de tous les Français – que l’Alsace est française depuis 1648. Un mensonge d’Etat, en somme, poursuivant un seul objectif : faire croire que les Alsaciens sont Français depuis très longtemps…

Sous les bons auspices du président de la IVe République Vincent Auriol, le ministre de l’Education nationale – le radical périgourdin Yvon Delbos – associe les enfants des écoles, innocents porte-drapeaux tricolores, à cette mascarade.

Partout, des conférences et des expositions sont organisées afin d’associer l’histoire de la « petite patrie » et de « la grande patrie », selon les termes de l’époque. Une fiction d’Etat, tandis qu’une circulaire du recteur de l’académie de Strasbourg presse le corps enseignant de participer de diverses façons aux manifestations organisées dans la province, en particulier à l’occasion de la visite en Alsace du président de la République.

A peine trois ans après la fin la Seconde Guerre mondiale, personne en Alsace n’ose piper mot. On se laisse écraser par le rouleau-compresseur des festivités clinquantes, des défilés militaires et des discours officiels. La crainte est en effet trop grande d’être immédiatement accusé de germanophilie. Ce tricentenaire vient à point nommé pour (ré)ancrer (comme déjà en 1848, lors du bicentenaire) dans le roman national français une Alsace assommée par la barbarie nazie. Et comme les Alsaciens n’apprennent pas leur histoire à l’école de la République…

La même année, autour du 24 octobre, pendant que le gouvernement français fête l’annexion de l’Alsace, le gouvernement de la Rhénanie-Westphalie et le conseil municipal de Münster [organisent] une Semaine de la paix. Après la messe pontificale, célébrée par l’évêque de Münster, les invités d’honneur et les membres du Conseil municipal se sont rendus à l’Hôtel de Ville, où ils ont inauguré la nouvelle « Salle de la Paix » (dépêche AFP).

DES TRAITES DE WESTPHALIE AU KAISERREICH

En s’engageant dans la guerre de Trente, les rois Louis XIII puis Louis XIV poursuivent l’objectif d’accroître l’étendue du royaume. On notera également une étonnante concomitance de temps entre les nouvelles recettes fiscales que lève désormais le roi Soleil en Alsace et la construction du château de Versailles… Quant à Claude de Mesmes, comte d’Avaux, il sera, pour avoir servi Richelieu et Mazarin dans les négociations des traités de Westphalie, largement récompensé. Pour la peine, il pourra se faire construire à Paris un somptueux palais (dans le Marais, devenu l’hôtel Saint-Aignan qui abrite, depuis 1998, le musée des arts et d’histoire du judaïsme).

Il s’agissait également de déstructurer le Saint-Empire romain germanique, obstacle à la volonté d’hégémonie et à l’appétit territorial des rois de France.

Progressivement – car si la République a coupé la tête au roi, elle glorifie volontiers ses conquêtes et les conserve –  la frontière se déplacera de la Meuse sur le Rhin.

Le 18 janvier 1871, après la victoire de l’Allemagne contre la France de Napoléon III, la réponse allemande aux traités de Westphalie sera la Kaiserproklamation (le roi de Prusse Guillaume Ier est proclamé empereur) dans la galerie des glaces du château de Versailles. Ce qui nous amène au cent-cinquantenaire de l’an prochain…

La rhétorique revanchiste de la France, parlant de « libérer » une Alsace « annexée », se fonde donc sur le mythe d’une Alsace française de toute éternité… D’où le terme « rattachement » utilisé pour 1648 alors qu’il s’agit en réalité de la première annexion de l’Alsace… par la France. D’où aussi la mythification de la date de 1648, qui aurait vu l’Alsace « réunie » – autre vocable de la propagande française – d’un seul coup au royaume de Louis XIV, alors qu’il faut attendre 1798 pour voir flotter le drapeau français – devenu entre-temps tricolore – sur l’Alsace toute entière. En 1870, les Mulhousiens n’étaient Français que depuis 72 ans. Quitte à raconter des histoires…