Quel est ce tableau ?

Intitulé L’Alsace, elle attend, il est l’œuvre en 1871 du peintre originaire du Sundgau Jean-Jacques Henner (Bernwiller, 5 mars 1829 – Paris, 23 juillet 1905) – photo ci-dessous ; par Nadar.

Il met en scène une jeune Alsacienne dont la posture, cocarde à la coiffe, traduit la tristesse de voir l’Alsace quitter la France pour être cédée au nouveau Reich allemand par le traité de Francfort du 10 mai 1871.

Il est une commande d’un groupe d’épouses de riches industriels de Thann, offert à Léon Gambetta pour avoir, lorsqu’il était membre du Gouvernement de défense nationale, protesté contre cette cession.

Alors, la belle et triste Alsacienne, elle attend. Que l’Alsace redevienne française, bien sûr.

Huile sur toile, 30 cm x 60 cm

Pourquoi le choix de ce tableau pour illustrer le colloque Unsri Gschìcht ?

Parce qu’il incarne, tant par sa représentation que par son titre, la vision française des conséquences, pour l’Alsace-Lorraine, de la défaite de 1870.

Certes, il est l’œuvre d’un artiste haut-rhinois mais, en 1871, il y a bien longtemps que Jean-Jacques Henner a quitté l’Alsace pour s’installer, dès l’âge de 19 ans, à Paris où, après un séjour en Italie, il s’établira définitivement en 1864. Il optera d’ailleurs pour la nationalité française.

Certes, ce tableau est une commande d’Alsaciennes mais, épouses d’industriels de Thann, leur francophilie sincère n’est pas représentative du peuple dans son intégralité lequel, maîtrisant généralement bien mieux le Hochdeutsch que le français, s’accommodera plus ou moins rapidement de la nouvelle situation. D’ailleurs, indice cocasse – en 1871, l’Alsace est majoritairement rurale – la coiffe est celle d’une citadine : à la campagne, les femmes cachaient leurs cheveux…

Pour autant, Gambetta ne s’y est pas trompé puisque « [la] France tout entière reconnut dans cette figure la personnification de l’Alsace perdue » selon l’expression de Louis Louviot (in Jean-Jacques Henner et son œuvre – Paris, 1912), Il en fit tirer d’innombrables copies qui seront autant d’images de propagande.

Image de propagande car jamais – absolument jamais – les hommes politiques français et les revanchards comme Maurice Barrès ne se sont enquis du ressenti des Alsaciens-Lorrains eux-mêmes ! Trop affairés à fabriquer de toute pièce une véritable réalité virtuelle d’une Alsace française de cœur (Lavisse), ils n’ont eu de cesse, durant toute la période du Reichsland Elsass-Lothringen, de dépeindre une Alsace souffrant du « joug boche ». Une propagande pétrie d’idéologie jacobine, loin – très loin – de la réalité vécue par les Alsaciens-Lorrains. Des progrès économiques, sociaux, culturels et politiques – telle la Constitution de 1911 – dont bénéficiera l’Alsace-Lorraine (actuelle Moselle) après 1871 ? Pas un mot ! Silence et négation. Puisqu’on vous dit que L’Alsace, elle attend ! 

Une réalité virtuelle puissante, à laquelle croira – et, dans une très large mesure, croit encore – la majorité des Français de l’intérieur, reprise en boucle par les médias et la plupart des publications (à commencer par Wikipédia) qui persistent à évoquer la « Libération » (avec une majuscule, en plus) de l’Alsace-Lorraine en 1918.

Le colloque 1914-1918 en Alsace-Moselle organisé par Unsri Gschìcht et le livre éponyme édité à sa suite ont montré l’erreur historique de cette affirmation.

D’ailleurs, on notera que le musée Jean-Jacques Henner est situé à… Paris.

Aussi, ce tableau, bien qu’artistiquement remarquable, constitue-t-il – tant par la biographie de l’auteur que par le discours qu’il porte et son titre même – la transcription graphique de la problématique que se propose d’étudier le deuxième colloque d’Unsri Gschìcht à Colmar, samedi 7 mars 2020 :

1870-1871 en Alsace-Moselle : annexion ou libération ?