Les Alsaciens ou les deux Mathilde

Analyse critique du film

L’affiche du téléfilm en 4 épisodes, réalisé par Michel Favart, diffusé sur Arte à partir d’octobre 1996

Une scène du film
Extrait de la partie 4

Jaquette du livre
paru en septembre 1996.

D’un point de vue historique, la présente critique est également applicable au livre,
le Tourengeau Henri de Turenne étant l’un des scénaristes du film.

Par Eric Ettwiller, docteur en histoire, agrégé d’histoire, président d’Unsri Gschìcht

Les Alsaciens ou les Deux Mathilde est un téléfilm franco-allemand en quatre parties de 90 minutes réalisé par le parisien Michel Favart et diffusé à l’automne 1996 sur Arte. Sa sortie fut précédée de la parution d’un livre éponyme. La fresque historique, censée retracer l’histoire vécue par les Alsaciens entre 1870 et 1953, est considérée par beaucoup comme une sorte de documentaire. En réalité, elle manque son objectif en raison de son parti-pris et de son dispositif, entretenant les clichés de l’Alsacien viscéralement français et n’ayant rien à voir avec l’Allemagne.

RAPPEL HISTORIQUE

Avant d’entrer le vif du sujet, il semble utile de rappeler brièvement les grandes périodes de l’histoire de l’Alsace.

Après la présence romaine, l’Alsace, colonisée par les Alamans dès le Ve siècle, appartient à l’espace culturel, social et politique germanique. A partir de la Guerre de Trente Ans (1618-1648), l’Alsace est progressivement annexée par les troupes du royaume de France puis celles de la République (Mulhouse, 1798).

En 1871, l’Alsace (sans Belfort) réintègre, avec une partie de Lorraine, le Second Empire allemand suite à sa cession par la France établie par le traité de Francfort. Durant cette période allant de 1871 à 1918, dite période du Reichsland, l’Alsace connait la prospérité économique, le progrès social, l’effervescence culturelle et l’émancipation politique (acquisition d’un statut d’autonomie élargie en 1911).

A l’issue de la Première Guerre mondiale, l’Alsace-Lorraine redevient française suite à sa cession par l’Allemagne établie par le traité de Versailles (1919). Dans l’entre-deux-guerres, la France mène une politique d’assimilation et d’éradication de la culture germanique d’une population majoritairement germanophone. Cette politique est à l’origine de la lutte autonomiste qui tente de conserver les particularismes alsaciens.

En 1940, l’Alsace-Moselle est annexée de fait par le IIIe Reich. Contrairement à la Première Guerre mondiale, durant laquelle les 380 000 soldats alsaciens-lorrains (Feldgrauen) avaient été enrôlés légalement dans l’armée du Kaiser, dans laquelle ils servirent loyalement pour la défense de leur patrie d’alors, l’Allemagne, les soldats alsaciens-mosellans du IIIe Reich sont enrôlés de force, en violation du droit international, d’où leur nom de « Malgré-nous ». En 1945, l’Alsace et la Moselle recouvrent leur statut antérieur français.

L’histoire singulière de l’Alsace ne peut être appréhendée objectivement que si l’on tient compte de sa culture allemande, qui s’exprime tant par la langue (dialectes alémaniques et franciques) que par les arts, l’architecture ou la gastronomie.

LE PARTIS-PRIS DU FILM

Le film s’appelle Les deux Mathilde parce deux des personnages principaux se prénomment ainsi. Le problème, c’est que le titre complet est faux, parce ces deux Mathilde ne représentent pas les Alsaciens. En effet, la première Mathilde est une aristocrate, fille d’un industriel du nord de l’Alsace, où le narrateur situe le déroulement de l’histoire. Alors qu’elle vient d’épouser un officier d’Outre-Vosges, la guerre de 1870 en fait une jeune veuve inconsolable. La comtesse Mathilde entreprend dès lors, dans l’Alsace devenue allemande – redevenue, en réalité, mais cela les scénaristes se gardent bien de le dire – une véritable croisade en faveur de la France. S’exprimant uniquement en français, organisant des cours d’histoire de France dans son château, y recevant Maurice Barrès, etc., cette Jeanne d’Arc, passablement bornée, finit par voir ses efforts récompensés : les Français reviennent en 1918, reprennent l’Alsace et lui décernent la Légion d’Honneur. Elle meurt peu après…

Les autres personnages sont ses semblables ou ses affidés. Dans cet échantillon censé représenter les Alsaciens, beaucoup rejettent l’Allemagne, les autres s’en accommodent de plus ou moins mauvais gré. On montre un régime autoritaire et raide jusqu’au ridicule et on n’évoque qu’en passant, au détour d’une phrase, le développement économique, social, culturel et politique de l’Alsace wilhelmienne. Quand arrive la Première Guerre mondiale, à l’exception de Karl, l’un des deux petits-fils de Mathilde, personne ne se sent allemand. Or, il est un fait que la majorité des Alsaciens ont combattu loyalement dans l’armée allemande. Le film évoque des « déportations » de familles suspectes de sentiments anti-allemands vers la Prusse Orientale… alors qu’en réalité, ce sont les Français, prenant possession du sud de l’Alsace, qui ont déporté des civils alsaciens dans une série de camps d’internement ! Bien sûr, on n’échappe pas au cliché des deux frères servant, pendant la Première Guerre mondiale, l’un dans l’armée française, l’autre dans l’armée allemande, cas exceptionnel élevé au rang de généralité.

La seconde Mathilde, c’est la femme d’Albert Laugel, un fils d’aubergiste qui a pu devenir médecin grâce à une bourse de la comtesse, dont il suivait les cours au château. Albert Laugel a un rôle plus important que son épouse. De retour en Alsace comme officier français en 1918, ce patriote, qui s’exprime – lui-aussi – exclusivement en français… rejoint l’autonomisme, dont les revendications restent assez floues : défense de la religion catholique, comprend-on et de la langue allemande (on se demande bien pourquoi, d’ailleurs, étant donné que ses défenseurs ne l’emploient jamais). En réalité, les hommes politiques autonomistes étaient, pour ceux qui ont fait la Première Guerre mondiale, d’anciens soldats de l’armée du Kaiser qui parlaient l’alsacien en privé comme en public.

Parmi les autonomistes de ce film se cachent évidemment des individus douteux, comme René Imhof, un extrémiste de droite pro-allemand qui fait le coup de poing contre les communistes : drapeaux rouges contre… drapeaux bleu-blanc-rouges ! C’est à n’y rien comprendre… D’ailleurs lui aussi ne parle que le français, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et l’occupation allemande, pendant laquelle il devient tout naturellement un Kreisleiter nazi. Un commentaire de son grand-père nous donne la clé de ses sentiments pro-allemands contre-nature : il a subi le bourrage de crâne de l’école allemande avant 1918. Albert Laugel, lui, s’engage dans la résistance. Pas dans la résistance allemande, comme les vrais résistants autonomistes, mais dans la résistance gaulliste. C’est alors que le personnage de l’épouse, la seconde Mathilde, prend plus de consistance : traductrice à Paris dans les années 1930 (c’est depuis la capitale qu’on vit les événements de 1939), elle se replie à Lyon en 1940 pour y devenir une figure de la résistance sous le nom de Mathilde justement (son vrai prénom étant Katel, diminutif alsacien de Catherine/Katharina… bien qu’elle non plus ne parle jamais l’alsacien). Là encore, un parcours peu représentatif du vécu des Alsaciens, dont la majorité… vivaient en Alsace !

Après la Seconde Guerre mondiale, fini l’autonomisme ! Notre ancien leader autonomiste, passé par les F.F.I., devient directeur de cabinet du préfet à la Libération ! Parcours bien atypique quand on sait ce que les autonomistes vont subir comme répression, souvent injustement, à partir de 1945. Albert Laugel est élu député M.R.P. et s’investit désormais dans le soutien aux Malgré-Nous inquiétés par la justice française. Avec l’amnistie accordée aux Malgré-Nous après le procès d’Oradour-sur-Glane, il n’y a plus de contentieux : « De ce jour, l’Alsace s’est sentie de nouveau française », conclut le narrateur, dernier représentant de la famille aristocratique qu’on a suivi génération après génération et qui a fait part de son intention de quitter l’Alsace à son père qui voulait lui transmettre la direction de l’usine. L’histoire peut reprendre son cours normal et les petits Alsaciens ont la joie de réciter Le Corbeau et le Renard dans une école où il leur est interdit de parler l’alsacien (une précision qui n’apparaît pas dans le film). Quant à René Imhof, l’ancien Kreisleiter, il s’est suicidé dans sa grange. Pendant la Première Guerre mondiale déjà, c’était le frère qui avait fait le choix de l’Allemagne qui avait été tué au Chemin des Dames… Comme est mort le garde-chasse qui n’avait pas voulu suivre son cousin en France en 1914, croyant naïvement que les Allemands ne mobiliseraient pas les pères de famille. Le choix de l’Allemagne, c’est le choix du malheur et de la mort. Le choix de la France, c’est celui du dépassement de soi et de la vie. A bon entendeur !

LE DISPOSITIF DU FILM

Une faille majeure a déjà été mise en exergue dans les lignes ci-dessus : les Alsaciens mis en scène ici parlent très peu l’alsacien. Que les aristocrates parlent français dans leur château, il n’y aurait là rien de choquant si on ne voulait faire desdits aristocrates une incarnation de l’Alsace toute entière. Mais que les conversations dans les cuisines du château ou à l’auberge se tiennent en français, voilà quelque chose d’extraordinaire. Certes, l’alsacien n’est pas complètement absent : on en entend prononcer quelques phrases (sous-titrées), pour faire couleur locale… Mais à la vérité, on se demande ce que ces phrases en alsacien viennent faire au milieu d’une conversation en français. Scène surréaliste : lors du procès d’un des Malgré-Nous du film, la mère de la victime – Malgré-Nous également – dit au juge, en alsacien, qu’elle ne comprend pas ce que signifie « partie civile », l’avocat alsacien lui explique, en français, ce que signifie l’expression, puis la même se tourne vers l’accusé, lui tient un discours en français, avant de demander au juge, en alsacien, si elle peut se rasseoir ! Si on avait vraiment voulu montrer l’histoire vécue pour les Alsaciens dont leur grande majorité, on aurait pris comme protagonistes des paysans, des ouvriers, des artisans et le film aurait été tourné quasiment intégralement en alsacien sous-titré !

Le film veut aussi montrer que l’alsacien n’a surtout rien à voir avec l’allemand. C’est d’ailleurs ce qu’a retenu une journaliste de Libération dans sa critique du film (11.10.1996) : « La saga bénéficie, en outre, d’un casting local qui permettra à quiconque en douterait encore de vérifier que l’alsacien ne ressemble pas tant que ça au Hochdeutsch ». Bien sûr, comme le berrichon n’a pas précisément les mêmes accents que le français qu’on apprend à l’école. C’est qui est certain, c’est que le Hochdeutsch apparaît, dans les Deux Mathilde, comme une langue étrangère, importée. C’est la langue de l’occupant, la langue de la violence aussi, celle que braillent les soldats prussiens qui violent la fille de l’aubergiste en 1870 et celle qu’a adopté, en 1940, le Kreisleiter Imhof qui cesse, dès lors, d’être Alsacien. En réalité, le Hochdeutsch est la langue écrite des Alsaciens depuis qu’on a commencé à standardiser l’allemand au tournant du Moyen Age et de la Renaissance. Et pour cause, l’alsacien, c’est-à-dire les dialectes alémaniques et franciques parlés en Alsace, c’est de l’allemand ! La parenté linguistique avec les régions voisines est niée par le film. A la veille de 1870, l’épouse de l’aubergiste alsacien, originaire du Palatinat, parle le plus pur Hochdeutsch alors que le dialecte francique est le même de part et d’autre de la frontière. La langue française, par contre, est chez elle en Alsace, employée presque tout le temps, avec un accent plus ou moins prononcé, par tous les Alsaciens… Même par les pro-allemands comme René Imhof jusqu’en 1940.

EN CONCLUSION

Plutôt qu’à vouloir, par tous les moyens, démontrer que les Alsaciens ont « un cœur français » comme le prétend Albert Laugel, un scénario respectueux de la vérité historique aurait mieux fait de mettre en exergue la culture multiséculaire allemande des Alsaciens et leur difficulté à la faire survivre dans une République une et indivisible, ce qui n’apparaît dans le film qu’en filigrane. En d’autres termes, il aurait fallu mettre en scène non pas le malaise alsacien – expression franco-française – mais bien le malaise de la France avec le peuple alsacien.

En fait, le film Les Alsaciens ou les Deux Mathilde raconte autant l’histoire des Alsaciens que le dessin animé Pocahontas celle des Indiens d’Amérique.