Unsri Gschìcht a lu pour vous…

Couverture du livre "Histoire politique de l'Alsace" par Pierre Klein

Histoire politique de l’Alsace

Politische Geschichte des Elsass

Par Pierre Klein ; livre bilingue ;  I.D. l’Edition, 2020

Une histoire politique de l’Alsace

Par Eric Ettwiller, agrégé, docteur en histoire

Pierre Klein, ancien professeur d’économie-gestion et militant historique du mouvement culturel alsacien, président d’Initiative Citoyenne Alsacienne (ICA) et de la Fédération Alsace Bilingue (FAB), vient de faire paraître une Histoire politique de l’Alsace. L’ouvrage inaugure une nouvelle collection chez I.D. l’Edition, maison reconnue pour ses alsatiques de qualité. Il se distingue de l’autre Histoire politique de l’Alsace, publiée en 1995 par le professeur Bernard Vogler, par sa minceur (79 pages contre 431) et par le traitement du passé de la région dans sa totalité, alors que Bernard Vogler faisait démarrer sa somme à la Révolution française.

La première chose à dire sur le livre de Pierre Klein, c’est qu’il est bilingue : il comprend une version française (p. 5-41) et une version allemande (p. 44-79), séparées par deux notices biographiques (p. 42-43), elles aussi bilingues, sur lesquelles nous reviendrons tout à la fin de la recension. Si le texte est le même pour les deux versions, les illustrations de la partie allemande diffèrent de celles de la partie française : excellente idée pour inciter le lecteur alsacien à sortir de la zone de confort francophone ! Petit nombre de pages, grand nombre d’illustrations – dont beaucoup de cartes à la fois simples et élégantes – couverture souple, papier glacé, sous-titre affichant l’objectif de donner des « repères », petit prix (10 €)… toutes ces caractéristiques permettent de classer assez rapidement l’ouvrage parmi les manuels à destination du grand public. On ne peut que s’en réjouir a priori car ce type de livres manque cruellement. Et on s’en réjouit effectivement après sa lecture car le propos, disons-le tout de suite, est digne de la science historique, au sens où cette histoire de l’Alsace apparaît dégagée du roman national… à quelques exceptions près.

Les deux chapitres consacrés à l’Antiquité (trois pages en tout) sont un premier coin enfoncé dans ce fameux roman national, en l’occurrence dans le mythe de l’Alsace gallo-romaine faisant office de rempart face aux Germains : Pierre Klein rappelle que le doute subsiste quant à l’identité – celte ou germanique – des tribus vivant alors en Alsace. Mais peut-on déjà parler d’Alsace ? Un encart traite de l’origine du nom « Alsace » dans le chapitre consacré à la période romaine alors que « le nom d’Alsace apparaît dans des textes au VIIe siècle », comme c’est écrit… au chapitre suivant (p. 11). Ce chapitre suivant s’intitule « De 451 à 1648, la région dans le monde germanique ». Avec ses treize pages, il est de loin le plus long de l’ouvrage et l’on se félicite que cette période majeure de l’histoire de l’Alsace occupe la place centrale qui lui revient, avec des explications instructives quant au fonctionnement du Saint-Empire romain germanique et des mentions de faits peu connus comme les visées annexionnistes développées par les humanistes français (illustrées par une citation malheureusement non sourcée) (p. 18-19) ou l’organisation des pouvoirs à l’échelle alsacienne au cours du XVIe siècle (p. 22). Cependant, le titre du chapitre interroge pour deux raisons : d’abord parce que le « monde germanique » est une expression désignant un ensemble culturel et non politique et que l’Alsace a continué de faire partie du monde germanique malgré les conquêtes françaises (et ce jusqu’à aujourd’hui) ; ensuite parce que l’année 1648, sanctifiée par le mythe du « rattachement », n’a vu qu’une partie relativement limitée de l’Alsace passer sous le contrôle du roi de France (les territoires des Habsbourg, essentiellement concentrés en Haute-Alsace) et que les derniers morceaux de la mosaïque alsacienne ne tomberont dans l’escarcelle française qu’à la fin du XVIIIe siècle.

Ces faits sont d’ailleurs rappelés par l’auteur dans l’encadré « Quand l’Alsace devient-elle française ? » au début du chapitre suivant. D’une manière générale, ce chapitre – « De 1648 à 1870-71, l’Alsace française, 1re période » – montre bien que le passage sous souveraineté française ne s’est pas fait sans une forte résistance. Pierre Klein ne craint pas de parler d’ « annexion ». On comprendra donc qu’il utilise le même terme pour parler du retour dans le giron allemand en 1871. Le chapitre « De 1870-71 à 1918, l’Alsace allemande, 2e période » (la 1re période allemande n’avait pas été signalée comme telle…) nous étonne, notamment par sa brièveté (deux petites pages) et sa limitation à une histoire strictement institutionnelle. Cette période fondatrice de l’identité alsacienne moderne méritait un développement culturel un peu plus conséquent que l’emploi du seul mot de « (re)germanisation », largement contestable puisque la population était déjà germanophone. Par ailleurs : l’effectif de 50 000 émigrants quittant l’Alsace suite au traité de Francfort est en fait celui des Alsaciens et des Lorrains ; le Landesausschuss a été créé en 1874 et non en 1879 (même si ses pouvoirs s’étendent cette année-là) ; ce n’est pas la France qui déclare la guerre à l’Allemagne en 1914 mais bien l’inverse, le 3 août.

L’entre-deux-guerres – « De 1918 à 1940, l’Alsace française, 2e période » – bien que deux fois plus court que la période précédente, bénéficie d’une page supplémentaire par rapport à cette dernière. Pourquoi pas 1918-19, comme 1870-71 pour le titre du chapitre précédent, étant donné que l’Alsace ne redevient officiellement française qu’avec le traité de Versailles, le 28 juin 1919 ? On lira avec une grande circonspection les premières lignes de ce chapitre : « C’est avec enthousiasme que les Alsaciens, dans leur majorité, accueilleront les troupes françaises en novembre 1918. Ils seront au rendez-vous de ces grandes retrouvailles » (p. 31). On sait pourtant comment ces défilés ont été organisés. On sait aussi comment les soldats alsaciens de l’armée allemande, démobilisés, ont été empêchés de rentrer pour ne pas gâcher cette belle mise en scène. Les Alsaciens n’attendaient sans doute pas le retour « au pays […] de la laïcité » ! A la page suivante, Pierre Klein parle du classement de la population alsacienne en quatre catégories (p. 32) mais le lecteur non spécialiste ne comprendra pas qui sont les « Vieux Allemands », leur venue en Alsace après 1871 n’ayant pas été évoquée au chapitre précédent. L’auteur a raison de parler de la politique de francisation, mais celle-ci ne se fait pas « au détriment du bilinguisme et de la biculture » (p. 32) : elle se fait au détriment de l’allemand et de la culture allemande, puisque le bilinguisme et la biculture ne concernaient jusqu’alors qu’une élite. A la page 33, on lit : « 1933, arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler. Les cartes sont redistribuées, en raison de profondes divergences portant principalement sur l’attitude à adopter face au nationalisme de l’Allemagne nazie ». Divergences de qui ? Le lecteur averti – mais est-il bien la cible de cet ouvrage ? – comprendra qu’on parle ici du mouvement autonomiste, dont la naissance est présentée quelques lignes plus haut. L’auteur insinue-t-il qu’une large frange de l’autonomisme alsacien était pro-nazis ? La caricature d’Hitler en marionnettiste qui illustre la page le laisse penser…

Le chapitre « De 1940 à 1944-45, l’Alsace allemande, 3e période » n’appelle pas de remarque particulière. Il a le mérite de rappeler l’incompatibilité entre nazisme et autonomisme. On peut regretter, page 35, la juxtaposition de termes comme Gleichschaltung ou Umschulung sans explication autre qu’une traduction peu explicite. Le dernier chapitre, « Depuis 1945, l’Alsace française et européenne », est remarquable car il dégage bien le fait majeur, « la politique d’acculturation forcée » (p. 36). De même, on ne pourra que souscrire aux trois pages de réflexion sur l’historiographie et l’enseignement de l’histoire qui font office de conclusion et terminent sur cet appel : « C’est pourquoi nous renouvelons toujours et encore la revendication pour un enseignement généralisé de l’Histoire et de la culture d’Alsace » (p. 41).

Pierre Klein reste bien mesuré dans sa critique du « récit national » (p 39), véritable poison qui distille une germanophobie latente depuis un siècle et demi. Les deux notices biographiques qui suivent et séparent la version française de la version allemande sont celles d’Auguste Schneegans et de Camille Dahlet : un autonomiste de la fin du XIXe siècle sous le régime allemand et un autre de l’entre-deux-guerres sous le régime français. Pourquoi le choix de ces deux figures ? L’auteur – par ailleurs biographe de Camille Dahlet – ne donne pas d’explication.

Dernier point d’interrogation : l’image de couverture. Il s’agit d’une Alsacienne en costume traditionnel, extraite d’une photographie ancienne en noir et blanc ; elle marche en regardant par terre, l’air grave, les yeux mi-clos. La déchirure de haut en bas réalisée par le maquettiste nous fait passer de la tristesse à la déprime. Alors, c’est fini l’Alsace ? On a perdu ?

Recension parue dans les Cahiers Joseph Rossé, n°3, hiver 2020, p. 207-211.