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Le docteur Albert Schweizter au camp français de Garaison

 

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Heb’di n°110 – septembre 2019

Septembre 1917 :

arrestation des époux Schweitzer à Lambaréné 

Par Moritz Gerber et Eric Mutschler – Photo : Albert Schweitzer au camp de Garaison

Tout à la fois pasteur, médecin, théologien, musicien (spécialiste de Bach et organiste de réputation mondiale), philosophe et jardinier, Albert Schweitzer a fondé, en 1913, l’hôpital tropical de Lambaréné, au Gabon. Prix Nobel de la paix en 1953, il est l’une des grandes figures de l’Alsace.

Les époux Schweitzer, des Allemands en territoire français

Albert Schweitzer nait le 14 janvier 1875 à Kaysersberg, une commune du Reichsland Elsass-Lothringen depuis la cession, par la France, de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine à l’empereur allemand Guillaume 1er aux termes du traité de Francfort du 10 mai 1871 qui conclut la guerre de 1870.

Après une thèse de philosophie en 1899 consacrée à la pensée religieuse de Kant, Albert Schweitzer obtient en 1912 son habilitation à exercer la médecine (Approbation als Arzt). Le 18 juin de la même année, il se marie avec Hélène Bresslau qui, infirmière diplômée, épousera aussi son engagement humanitaire.

Le 21 mars 1913, Albert et Hélène Schweitzer quittent ensemble leur maison de Gunsbach, dans la vallée de Munster, avec 70 caisses de matériel médical et de médicaments pour embarquer le 26 à Bordeaux. Le 16 avril, ils arrivent à Andende, station missionnaire de Lambaréné, au Gabon . Rapidement, ils s’engagent dans construction d’un hôpital.

Ils sont logés dans des conditions précaires ; un poulailler sert de dispensaire. Tout est à faire : le médecin devient aussi maçon, chef de chantier, fermier… Très vite, l’hôpital est assailli de malades. Le Dr Schweitzer traite la malaria, la lèpre, la maladie du sommeil, la dysenterie… Si les patients sont riches, on leur demande un paiement en nature : bananes, volailles, œufs. Si peu que ce soit, cela permet de nourrir les malades en traitement.

Lorsque, le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France, Albert Schweitzer et sa femme Hélène Bresslau sont donc tous deux de nationalité allemande, installés en territoire colonial français.

Propagande et réalité en 1914

Pour beaucoup de Français, les Alsaciens haïssent l’Allemagne et veulent tous redevenir Français. C’est du moins ce que tente de faire croire une propagande débridée qui, s’appuyant sur le mythe des provinces perdues, permet de préparer la jeunesse française à l’ultime sacrifice patriotique pour libérer l’Alsace et la Lorraine du joug boche et, en 1914, de justifier la guerre.

En fait de joug, l’Alsace allemande bénéficiait d’avancées sociales – assurance maladie, assurance chômage – et politiques – par la Constitution de 1911, l’accès à une large autonomie – considérables. Il est des jougs plus lourds à porter…

Des autorités françaises, soutenues dans leur discours par les dessins haineux d’un Hansi, les écrits belliqueux d’un Barrès et les propos des revanchards – parmi lesquels des Alsaciens et des Lorrains ayant opté en 1871 pour la nationalité française – on eut été en droit d’attendre un accueil chaleureux à tout Alsacien qu’elles trouveraient sur leur chemin. Après tout, la France ne faisait-elle pas la guerre pour libérer les frères et sœurs d’Alsace ?

Comme souvent chez nous, la réalité est tout autre. En fait, le Gouvernement français se méfie des Alsaciens dont la culture – à commencer par la langue – appartient à l’espace germanique.

Aussi, dès la déclaration de guerre, le 3 août 1914, tous les Alsaciens-Lorrains – hommes, femmes et enfants – de nationalité allemande vivant (ou de passage) sur le territoire français sont-ils immédiatement arrêtés. Ils seront ainsi 15 000 à être incarcérés, pour toute la durée de la guerre, dans des camps de concentration (terminologie française officielle) comme Monistrol-sur-Loire (Haute-Loire), Saint-Rambert-sur-Loire (Loire) et Lourdes (Hautes-Pyrénées). Les internés travaillent dans des usines ou dans l’agriculture pour remplacer les hommes mobilisés dans l’armée française… pour les libérer !

Parmi eux, de nombreuses familles dont l’un/l’une des conjoints et les enfants ne parlent pourtant pas l’allemand. Etonnant avant-goût du concept de libération à la française.

Le 5 août 1914, les époux Schweitzer sont assignés à résidence à Lambaréné où, parce que citoyen allemand, les autorités françaises retirent au Dr Schweitzer le droit d’exercer la médecine.

Septembre 1914 : les rafles de civils alsaciens en Alsace

Dès la déclaration de guerre, le Reichsland Elsass-Lothringen est envahi par la France. Les hommes en âge de combattre sont faits prisonniers et internés en France. Alors qu’officiellement, rappelons-le, la France s’est engagée dans la guerre pour libérer les Alsaciens, les industries des vallées de Thann et Masevaux se retrouvent en difficultés par l’arrestation de leurs ouvriers. Une sévère dictature est imposée à la population alsacienne par les autorités militaires françaises.

Les états-majors français encouragent les prisonniers alsaciens à s’engager dans la légion étrangère. Une démarche en violation des accords de La Haye qui interdisent l’incorporation de force dans une armée se battant contre la patrie des prisonniers (en l’occurrence, l’Allemagne).

A Lambaréné, pour parer aux besoins humanitaires, Albert Schweitzer est à nouveau autorisé à exercer la médecine à partir de novembre 1914.

Arrestation et déportation des époux Schweitzer

Mais en septembre 1917, Albert et Hélène Schweitzer sont finalement arrêtés à Lambaréné puis transférés dans une caserne à Bordeaux ; Albert souffre de dysenterie. Après 3 semaines, ils sont internés au camp de concentration de Garaison, dans les Hautes-Pyrénées. Scandalisé par les conditions précaires d’incarcération de ses compatriotes, Albert Schweitzer propose ses services en tant que médecin mais l’administration refuse. Tout au plus sera-t-il infirmier.

En mars 1918, les Schweitzer sont transférés dans le camp de Saint-Rémy-de-Provence. En juillet, ils sont échangés contre des prisonniers français.

Un éblouissement tricolore de courte durée

La liesse populaire en Alsace, déclenchée par l’Armistice du 11 novembre 1918 et que Poincaré se dépêchera de qualifier de plébiscite célèbre avant tout la fin de la guerre. D’ailleurs, pour éviter toutes manifestations d’hostilité, les autorités françaises auront à cœur d’organiser leurs défilés militaires des 20 au 22 novembre avant la démobilisation et le retour des soldats alsaciens dans leur Heimet.

Le bilan est lourd du côté des Feldgrauen alsaciens-lorrains : sur les 380 000 soldats mobilisés, on compte 50 000 morts, sans compter les blessés et mutilés. Le prix de la libération ?

Dès décembre 1918 se mettent en place en Alsace-Lorraine, sans aucune base légale, l’expulsion de Vieux-Allemands (Alt-Deutschen) – véritable processus d’épuration ethnique – et les commissions de triage pour l’épuration politique de la population de vieille souche. Ainsi, plus de 100 000 Vieux-Allemands – immigrés venus depuis 1871 du reste de l’Allemagne pour s’installer en Alsace – seront expulsés manu-militari et leurs biens confisqués. Ce sera précisément le sort du père d’Hélène Bresslau (et beau-père d’Albert) : un véritable traumatisme familial.

En mai 1923, les époux Schweitzer et leur fille Rhena s’installent à Königsfeld, en Forêt-Noire. Dès 1924, Albert Schweitzer retournera à Lambaréné poursuivre son œuvre et mener bien d’autres combats qui lui vaudront, en 1953, le prix Nobel de la paix. Mais ça, c’est une autre histoire…

Septembre est aussi le mois du décès d’Albert Schweitzer (4 septembre 1965) à Lambaréné où il est enterré aux côtés de sa femme, Hélène, décédée le 1er juin 1957. A quand une statue d’Albert Schweitzer, humaniste érudit, incarnation de l’âme alsacienne, en lieu et place de celle du général, Kl éber, criminel jacobin ?